Portes et miroirs

01 mai 2010

Planter

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1er mai, ciel houleux, sol détrempé, j'en profite pour semer un parterre - pavots, adonis d'été, cerinthes et pois de senteur -  toutes plantes mellifères, du blanc au cramoisi. Cette année, il semble que dans mon jardin les abeilles soient revenues en nombre, il faut les nourrir, entretenir des parcelles de terre où les herbes dites mauvaises et les bestioles peuvent se réfugier auprès des paresseux comme moi. Parfois je sème, marcote, bouture comme aujourd'hui mais la plupart du temps je regarde ce qui pousse de façon spontanée, le favorise si ça me plaît -  une forme de jardinage comme une autre.

Ce matin, alors que j'étais à la recherche de documents sur les conséquences à long terme de la marée noire de l'Exxon Valdez en Alaska en mars 89, je suis tombée sur des articles concernant un nouveau genre de guérilla urbaine  (oui, c'est le terme employé...) : l'action est importée en France depuis peu d'Angleterre, des Pays-Bas et de Belgique ; il s'agit de semer des graines de fleurs sauvages susceptibles de résister à un milieu agressif et ne nécessitant pas de soins. En France, l'action a tendance à prendre des formes plus légales par l'intermédiaire d'associations qui travaillent avec les mairies. Il s'agit de réintroduire des espèces éradiquées par l'agriculture moderne et par le jardinage urbain et de favoriser la diversité des espèces pour leur éviter de crever comme les platanes, les ormeaux ou les marronniers. D'autres groupes préfèrent agir dans la marge car planter de la bourrache dans un rond-point où les services municipaux ont dessiné au cordeau des parterres d'œillets d'Inde et de pétunias est un délit, au même titre que taguer les murs et les rames de métro. Cette forme de douce rébellion me séduirait si je n'étais effaré par le vocabulaire utilisé - des brigades de jardiniers préparent des bombes vertes dans le secret de leurs abris de jardin. Une visite sur les sites anglophones me montre des grenades de graines prêtes à être dégoupillées : il s'agit de boules d'argile mêlées de nutriments et de graines, moulées en forme de grenades militaires. Certains innovent et donnent au mélange des formes de révolver ou autres engins guerriers. Qu'il faille lutter contre l'uniformisation imposée par les semenciers industriels, je suis d'accord, qu'on sème partout où une langue de terre n'est pas encore couverte de goudron ou de béton, oui, j'y souscris mais qu'on verse dans le terrorisme vert en commençant par le verbe, ça me débecte... Moi, je me vois beaucoup mieux en vieille dame indigne, graines en poche et tout sourire, semant la vipérine dans les jardins publics pour attirer les abeilles.
Mardi, à Aix, j'ai déambulé dans un quartier alternativement éventré de chantiers en cours et de friches et je m'émerveillais de  la façon dont iris, rosiers, coquelicots, pétunias revenus à l'état sauvage s'étaient emparé des moindre fissures où il restait un peu de terre. Je me demande si par chez nous quelques uns de ces jardiniers rebelles sont en activité. Je pense créer une antenne à Pertuis où les rares espaces verts et les nombreux ronds-points sont à présent couverts de mobilier urbain très laid et d'apparence coûteuse, de plantes au garde-à-vous en arrangements grotesques depuis que la municipalité a basculé vers une droite dure.
Pendant ce temps, je n'ai rien trouvé de rassurant sur l'avenir à long terme d'une zone contaminée par une marée noire. Le seul point qui joue un peu en faveur du Golfe du Mexique par rapport à l'Alaska ou la Bretagne, c'est l'importance du rayonnement ultra-violet et infra-rouge qui accélère la décomposition du pétrole brut.
Pour ne pas sombrer moi dans la dépression et rester pétrifier par le sentiment d'impuissance, je contemple les arbres dans mon microcosme et me réjouis des très vieux cerisiers qui me promettent une abondante récolte, un bel ombrage pour l'été. Les jeunots plantés il y a trois ans en prennent de la graine et se déploient tranquillement.

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25 avril 2010

Gaité, légèreté

Quelque chose s'était perdu pendant cette guerre, quelque chose de gai, de léger et d'étourdi - Benjamin Peret (1948)
Elise me parle de la confiserie montée par Sylvain Itkine, la coopérative des croque-fruits. Elle me confie une bibliographie sur le sujet.
Pour la première fois de l'année, je confectionne un saussoun, une recette rustique à base d'amandons broyés avec des anchois au sel, de l'huile d'olive, une pointe d'ail, des plumets de fenouil, des feuilles de menthe - j'y ajoute une pincée de piment d'Espelette. On tartine cette pâte sur du pain ou en trempe des radis, des bâtons de carottes et autres crudités. Bernard qui en raffole voudrait congeler ces ingrédients que l'on ne trouve que pendant cette courte période du printemps, quelques jours en avril, mais la beauté du met, c'est précisément qu'il nous conduit vers l'été : la saveur, le parfum ancre le souvenir dans la mémoire, l'associe de manière indéfectible à d'autres plaisirs liés à la saison. Y goûter en décembre chamboulerait mon compas. Elise et Maurice, sans vergogne, ont léché les menus restes du steak pie que j'avais cuit à leur intention et servi avec une salade mêlée d'herbes du jardin et des talus, pimprenelle, plantain, nombril de Vénus.
Yolande, l'herboriste de Cabrières, m'a montré toutes les plantes liées à Vénus : ses cheveux (la nigelle), ses sourcils (l'achillée), son nombril, ses sabots (des orchidées), son miroir, son peigne et sa fontaine dont l'autre nom est le cabaret aux oiseaux. Oui ses deux jours, je les ai passés à reluquer les plantes dans leur plus simple appareil et à les cuisiner. Il m'en vient un grand apaisement, bien nécessaire avant de commencer la folle semaine au lycée.
Assis au soleil sur la terrasse nous avons regardé la pluie tomber à gouttes grasses, lourdes, pressées, d'un ciel très bleu. Le vent s'est levé, et l'orage s'est éloigné.

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24 janvier 2010

Un monde pénélope

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Hier soir j'ai regardé  Charlotte Gray  de Gillian Armstrong, avec Cate Blanchett -  l'histoire d'une jeune écossaise recrutée en 1942 comme agent secret dans la résistance. Un film boudé par la critique, injustement à mon avis.  Pas de hauts faits d'armes, mais une chronique intimiste sur la façon dont la guerre transforme ou révèle qui nous sommes : Il y en a qui dénoncent leurs voisins à la Gestapo parce qu'ils font trop de bruit, plus rien n'est anodin. Je le reverrai ce film, en me disant qu'à notre époque rien n'est anodin non plus.

Il est déjà quatre heures, le soleil n'a toujours pas percé la couche grise uniforme au-dessus de nous. Je lis, j'écris, et je suis plus tranquille dans ma bulle. Je m'effare aux gros titres des journaux et repense au temps où je me désolais  sincèrement à l'idée que tous les combats avaient déjà été menés - nous vivions dans un monde libre, les femmes étaient libres, il n'y avait qu'à profiter de ce que nos aîné(e)s avaient construit pour nous. A ma décharge, j'avais treize ans au plus lorsque je croyais à cette faribole.

Ce souvenir-là me reviendra plus tard dans l'après-midi, au cours d'une promenade dans le lit de la rivière avec Bernard : je voulais lui montrer ma trouvaille d'hier. Nous sommes dérangés dans nos spéculations par un groupe  d'adolescents comme l'atteste les différents stades d'acné sur les visages de certains . Ils sont vêtus  à l'identique de treillis militaires, arborent insignes, étoiles, écussons et brassards et sont armés jusqu'aux dents de fusils à air comprimé. Une partie de paintball ? Un camp d'entraînement pour enfants-soldats ? Sur la route nous croisons une mère de famille qui benoîtement donne des consignes à son fiston : ne rentre pas trop tard, surtout ne prend pas froid... Je crois comprendre qu'il s'agit d'une fête d'anniversaire, le clou de l'après-midi, c'est ce jeu de guerre.  Bernard et moi sommes sidérés de voir ces jeunes imbéciles, filles et garçons, se préparer ainsi à de futurs Afghanistan... Le point positif, n'est-ce-pas, c'est que j'ai pu constater une parité installée tout naturellement. Nulle loi pour obliger les filles à jouer à ce jeu lamentable, elles y participent avec un zèle qui fait peine à voir. Je me demande ce qui motive ces jeunes, en dehors du plaisir immédiat d'une course poursuite - trop vieux pour jouer à cache-cache, trop jeunes pour imprimer leur marque sur le monde. Et les parents dans tout ça ?
Nous vivons dans un monde-pénélope : une partie d'entre nous s'ingénie à tisser, ravauder, réparer tandis que l'autre défait  aussitôt le travail accompli. Ne pas baisser les bras, rester assis au métier à tisser.

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14 juillet 2009

La nature est hostile, bis. Elle me fiche la trouille.

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Hier matin, le temps de préparer le thé et de m'installer sur la terrasse, la barre de nuages qui écumait sur le Luberon s'est dissoute. L'air est tiède, un peu moite mais une brise légère s'est levée. Je travaille avant d'accompagner Alaïs à la gare routière. B* veut bien me laisser sa voiture toute la journée, il empruntera celle de nos amis en vacance, je peux ainsi aller au Paradou. J'écoute chacun des bruits, redoutant la vibration intempestive, l'orage mécanique qui m'empêcherait une nouvelle fois d'arriver à destination.

Au déjeuner, nous sommes les témoins d'une scène terrifiante : un étrange équipage atterrit en catastrophe dans un grand battement d'élytres et de stridulations sur le compotier de pêches. Un criquet maintient une cigale entre ses pattes et sa bouche foreuse fichée dans le dos de sa proie en aspire la substance  Les craquètements faiblissent. Le criquet imperturbable se nourrit et mon sang ne fait qu'un tour. Anthropomorphisme déplacé ? Il me semble que ce sont des plaintes et des lamentations que j'entends. Je prends fait et cause pour la cigale qui me semble représenter tous les opprimés de cette terre (le petit personnage de la fable de La Fontaine est si proche), et le criquet dont les frères bouffent tous mes rosiers sans vergogne, avec son allure de machine de guerre efficace et sans défaut, me remplit de rage. Plus je vois sa bouche têtue, plus je m'indigne. J'interviens. Au fond, c'est injuste, de quoi je me mêle ? Mais cette guerre microcosmique me bouleverse. J'y mets fin d'un coup de sandale. La scène n'est pas anodine, elle est cruelle. Et moi, individu de l'espèce humaine, douée d'une conscience particulière de l'univers par une extraordinaire série de hasards et qui me distingue ainsi du chat, du criquet ou de la cigale, j'interviens et modifie, de façon infinitésimale, le cours de l'histoire naturelle. Qui viendra, d'un revers de main ou d'un coup de tatane modifier le cours de mon histoire ?

Nous avons l'habitude, nous humains de nous fustiger, d'abominer ce que nous sommes, et c'est vrai, nous avons tous en nous les pulsions que je reprochais tantôt au criquet, ce besoin irrésistible de nous approprier ce qui nous environne, de l'avaler, l'ingérer, l'écraser, le conquérir. Nous sommes des animaux et une grande partie d'entre nous, tout comme le criquet, n'utilise pas son cerveau pour autre chose que satisfaire de primitifs besoins, promouvoir  sa personne, sa lignée, en aveugle. Mais tout de même, si nous sommes capables de susciter l'enfer sur terre (et, oh, par tant de moyens, du subtil à l'écrasant), ne faut-il pas résister au désespoir et reconnaître que les hasards de l'évolution ont modifié le comportement de certains parmi nous au point de vouloir lutter contre notre destin de bête, nous extraire de la Nature et entrer dans un univers régi par des lois différentes ? Nature et Culture, le débat classique.

Si j'imagine que nous sommes incapables d'aller plus loin, que nous sommes en bout de course, que les criquets parmi nous auront appuyé sur les boutons rouges des missiles ou transformé la planète si vite qu'une grande partie d'entre nous y succombera avant de nous laisser le temps d'aller plus loin vers ce divorce d'avec la nature, alors je me sens glacée, figée. Si je me dis que nous ne sommes qu'au début d'un lent processus, j'ai peur et je me sens inquiète, mais je ne me sens plus clouée sur place, je me sens pleine du désir de vivre.

Pleurer, se révolter, interroger et le ciel et la terre, c'est ce qui nous différencie de la brute qui ne fait que survivre. Lutter contre ceux d'entre nous qui ne sont pas suffisamment éloignés du criquet ou du lion et qui sont capables de trouver une bonne raison de lancer des missiles nucléaires, de torturer ou d'emprisonner. Je veux croire que de la Nature, notre environnement qui n'est qu'un vaste champ de guerre permanente, nous saurons nous préserver .

Je veux croire que les hommes qui ont réussi a dompter l'animal en eux ne se feront pas détruire par ceux qui n'imagine pas une seconde n'être que de vulgaires criquets : des enveloppes d'hommes, trompeuses, des coeurs de criquets. Je ne nie pas qu'ils soient nombreux, et qu'à l'occasion mon coeur même rétrécisse à la taille de celui du criquet. Je ne nie pas que nous courions le risque de nous entre-dévorer au lieu de modeler, oui modeler, imposer la marque de l'Homme sur la Nature (je ne veux pas parler des cicatrices que nous lui infligeons la plupart du temps, ce sont les traces de crocs, de griffes et de venin de la brute en nous).

Oui, se délivrer de l'animal tapi dans l'humain, chercher l'humain dans l'animal. Chercher toutes les portes de sortie possibles.

Je suis remplie de crainte, je suis pleine d'espoir, je marche en équilibre au-dessus du gouffre, la plupart du temps j'ai le vertige, mais je me force à ouvrir les yeux et me rassure en contemplant ceux de mes semblables qui sont de magnifiques humains et je les aime, leur voix me guide et me réconforte. Je les aime. Cela me différencie du criquet et des hommes-criquets.

Les cigales ; leur nombre exaspère. Les criquets ; leur nombre angoisse. La cigale stridule, crible le silence des siestes, la calme conversation. Le criquet dévore tout, le silence, la conversation, la cigale. Je redoute le criquet, la cigale m'agace. Je me justifie d'avoir anéanti le criquet.

160Pourquoi me reprocher de regarder au ciel, Mars, la Lune ou l'Islande ? Je ne cherche pas le désert et le dépouillement.  Non. Je lève les yeux au ciel. Là-haut, je cherche une bulle où le temps ralentisse, où le jour se prolonge infiniment. Pourquoi me reprocher de contempler le minéral, son inaccessible lenteur et de jouir de la vive rivière qui bondit sur la pierre et des graines qui germent là où tout le monde affirme que c'est impossible ?

Hier soir, rentrée très tard. Je me réveille tard. Mais j'ai une bonne longue journée devant moi - je m'en vais en voyage, ni sur la lune, ni sur Mars ni sur aucune étoile au ciel ; un voyage intérieur, voilà tout, un voyage sans bagage et sans carte, mais je ne suis pas seule à cheminer.

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28 janvier 2009

Thoreau et sa cabane à Walden Pond

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Certains soirs plus que d'autres, je rêve d'une cabane dans les bois (mais avec des cellules photo-voltaïques pour mon ordinateur et une connexion à internet...) ou bien d'un boudoir, d'une cellule de moniale, d'une grotte, d'une cave ou d'un grenier... Ce soir, après sept heures avec mes petits vampires, j'ai seulement envie d'être tranquille face à mon clavier. J'ai juste besoin de quelques heures de solitude complète, chaque jour ; quelques heures seulement, je sais très bien que je n'en supporterais pas plus !

Cet après-midi, j'ai travaillé avec une classe sur la peinture d'Edward Hopper, Summertime, et avec une autre sur un film intitulé Stranger than fiction, d'après une phrase de Mark Twain, Truth is stranger than fiction, but this is because fiction is obliged to stick to probability, truth is not ( la réalité est plus déroutante que la fiction, mais c'est parce que la fiction doit s'en tenir au vraisemblable, pas la réalité.)

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25 janvier 2009

Aragon : Les rendez-vous

- I -

 

Tu m'as quitté par toutes les portes
Tu m'as laissé dans tous les déserts

 

Je t'ai cherchée à l'aube et je t'ai perdue à midi
Tu n'étais nulle part où j'arrive
Qui saurait dire le Sahara d'une chambre sans toi
La foule d'un dimanche où rien ne te ressemble
Un jour plus vide que vers la mer la jetée
Le silence où j'appelle et tu ne réponds pas

 

Tu m'as quitté présente immobile
Tu m'as quitté partout tu m'as quitté des yeux
Du coeur des songes
Tu m'as quitté comme une phrase inachevée
Un objet par hasard une chose une chaise
Une villégiature à la fin de l'été
Une carte-postale dans un tiroir
Je suis tombé de toi toute la vie au moindre geste

 

Tu ne m'as jamais vu pleurer pour ta tête détournée
Ton regard au diable de moi
Un soupir dont j'étais absent
As-tu jamais eu pitié de ton ombre à tes pieds

- II -

Je ne t'ai jamais trouvée aussi belle qu'à l'heure où tu désespères de toi
L'émail m'éclate à l'oeil de cette clarté sur ma vie à l'approche de ton visage
Les mots sont en miettes de te voir les rimes meurent au moindre geste que tu fais
Être à ton souffle est suspendu vivre à ta voix Je ne suis que la peur de ton silence
Il me faut prendre à te parler des chemins fous pour te surprendre au coeur des rêveries
Et je te donne dans les mots des rendez-vous où tu ne viens pas une fois sur mille
Mais la millième la millième

- III -


Je ne sais plus où donner de la tête
Je ne sais plus de quoi te protéger
Ô mon amour à qui tout est tempête
               Tout est danger

Ô mon amour qu'en vain d'autrui je garde
Chaque parole est piège à mes tourments
Les choses tues me font l'âme hagarde
               À tout moment

J'ai peur du vent de l'ombre et la lumière
J'ai peur en moi d'un enfer mal dompté
Vivre est toujours cette terreur première
               Du vivre ôté

Je vois le mur et j'entends la truelle
C'est dans mon coeur que le temps est creusé
Ô toi qui tiens dans ta bouche cruelle
               L'instant brisé

Viens je t'attends mon bourreau sans visage
Depuis longtemps tout bas je t'appelais
Ainsi pourquoi faire durer l'ouvrage
               Fouiller ma plaie

- IV -


Tout ce que je ne puis à haute voix te dire
Ce blé secret dans moi qui se flétrit montré
Ma parole n'est qu'une excuse à l'impudeur de l'âme
Un masque où le regard trahit seul sa profonde contrée

Même un baiser fût-il une flamme à la Pentecôte
Même la violence et le lit dévasté
Tout ce qu'un son résume est trahison de la bouche
Un pan d'étoffe sur le visage inavouable de l'amour

Je me souviens de toi comme un palais qui parcourt ses propres chambres
Quelque part dans la montagne au dessus d'Aix-les-Bains
Ou le bateau qui nous emporte en Amérique
Ou le parfum des roses piétinées
Quand nous sommes revenus après le départ des soldats
Je me souviens de toi comme d'une chose interdite
Comme le voleur d'avoir pris
Ô mon amour ô mon crime

Et même à toi je cacherai combien je t'aime
Tu ne supporterais pas ce feu dont je brûle sans fin
Déjà le peu de dire est trop j'en tremble j'imagine
Ainsi chaque pas inventé dans l'espace inventé pour les hommes périsélènes
Ou comme un cheval dans sa course pris de la male-faim le meurtrier qui n'a plus de mots que pour le meurtre

Oh je ne dirai pas je t'aime j'ai trop peur
Des flambures que cela laisse à l'homme intérieur
À son gosier

- V -

Qui n'aime à douleur peut-on dire il aime
Laissez-moi t'aimer ce peu de moi-même
Ce reste du temps toujours contesté
Laissez-moi t'aimer ce rien que je dure
Et cesse durer par même aventure
Que se meurt le chant pour être chanté


J'aime à contre-temps d'une amour qui semble
Un déchirement sans fin d'être ensemble
Et ne l'être plus un déchirement
Sans fin de savoir où cela nous mène
Et la fin pourtant dans mes mains humaines
De ce coeur qui bat inhumainement

Dieu que chaque nuit me rend dérisoire
Un peu plus ce coeur et sa longue histoire
Et fait chaque jour un peu plus affreux
Cette amour en moi qu'à mourir je porte
Et qui me meurtrit d'un jour être morte
D'un jour être cendre est malheur du feu

- VI -

Et ce n'est point aimer que n'aimer à douleur
Cette main que je tiens encore elle s'enfuit
Tout le bonheur du jour n'annonce que la nuit
             J'aurai passé comme un voleur

Voleur de moi le coeur me bat mes pas m'effraient
Le temps entre mes doigts n'est qu'un dieu périssable
Et le sang qui m'habite a la couleur du sable
             Ma mort est écrite à la craie

Pauvre cheval en plein labour hanté des femmes
Pauvre cheval jamais rassasié du foin d'aimer

- VII -

Une fois c'était la guerre il n'y avait
Qu'un souffle pâle et des pas lourds il n'y avait
Qu'un monde inverse et des bras vides
Il n'y avait qu'un soleil séparé d'un coup de sabre
Ô visage blessé
Et les papiers collés des vitres
Une fois c'était la guerre et le désert des Tuileries
Un temps nu de poussière et de soupçons

T'en souviens-tu rue de la Paix
Nous avions choisi ce bar aux rideaux plissés pour une improbable rencontre
J'y penserai plus tard quand tout semblera perdu
Nous n'y sommes jamais entrés par la suite
Le temps de nous rejoindre et j'avais les cheveux blancs
La vie est pleine ainsi de portes battantes
De projets sans toiture et de marches manquées

Il me semble aussi que quelque chose à la craie
Indiquait au plafond d'où viendrait la lumière
C'était un appartement que nous n'avons pas loué
Dans une petite rue étroite rive gauche

Et nous ne sommes pas allés ensemble à Grenade
Je n'étais pas avec toi dans les îles du corail
Et tous les films à la dernière minute qu'on renonce à voir
Je t'ai attendue à tous les coins de vie
Rendez-vous rendez-vous manqués
Combien de fois suis-je sorti dans l'escalier
Pour te voir qui fait halte entre les deux étages
Or ce n'était pas toi

Regarde ce grand chapelet d'amertumes
Où je dis mon chemin de croix
Un taxi s'est arrêté devant la porte
Il en est sorti dans la nuit un monsieur qui ne te ressemblait pas

Je suis mort tant de fois de t'attendre
Et tu n'en as jamais pleuré

Bien plus tard bien plus tard l'avion qui t'apporte
Mystérieusement fait demi-tour dans le ciel du Bourget
Je t'ai d'en bas regardé fuir vers Amsterdam
Mais simplement chaque soir lorsque tu fermes les yeux
Et qu'importe si ce n'est pas cette fois la Hollande
Je ne crois pas un mot des rêves racontés
C'est toujours la guerre pour moi quand tu t'éloignes
Ou si tu dors toujours la guerre écoute l'heure
Après l'heure sonner
Cigogne en l'air qui s'étonne
Pour s'être trompée de saison
Oh si tu savais seulement comme auprès de toi chaque nuit
J'ai chaque nuit appris ce qu'est la solitude

L'existence après tout n'est qu'une nuit plus longue
Mais qui n'a point la fin d'une aube
Et même contre moi je sais bien que tu es dans la chambre à côté

Cette fois cette fois n'est pas encore la millième

- VIII -

Ainsi je t'aurai toute la vie attendue
Présente absente ailleurs ici proche et lointaine
Je t'aurai mendié de silence je t'aurai
Mangé de paroles comme une orange
J'aurai perdu ta trace une fois nuit
Une fois jour perdu ta main prise dans l'ombre
Ta merveilleuse main d'enfant enfui.
Ainsi je t'aurai toute la vie attendue

Il est trop tard pour espérer afin t'atteindre
Je n'aurai pas trouvé les mots tout
N'aura semblé qu'un murmure un étouffement de cris
Je ne t'aurai donné que ce chant avorté de moi-même
Tu n'auras pas entendu ni personne
Entendu le battement en moi de ce grand oiseau rouge
Je n'aurai donc été vers toi qu'une phrase sans fin
Il est trop tard et caetera

Mais même si mais même alors même comme
Un chien qui cherche en vain son maître et traîne
Une chaîne arrachée
Même sans espérance
J'arrive au bout de ce voyage au moins
Pourtant toujours semblable coeur sanglot semblable
J'écoute en arrière de moi sur la route
Ce bruit de toi blessé ce bruit bleu ce bruit blanc

Ce bruit bluté de blé ce bruit redoublé
De toi par où nous fûmes
Et je te tends encore une fois mes bras de fumée.

                                    ARAGON


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24 janvier 2009

Vie de couple

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Pas facile, la vie de couple. Mais je dirais que, l'un dans l'autre, on ne se débrouille pas si mal...

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22 janvier 2009

Liste

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Tu aurais plus vite fait de faire une liste de ce que tu n'aimes pas, me dit-on, une ironie légère dans le ton.
C'est que je préfère ne pas parler de ce que je n'aime pas . Quelle utilité ? Le seul malheureux qui a droit à ce genre de litanie, c'est Bernard. Il a une auréole, d'ailleurs. Aux autres, je réserve une part plus allègre de ma personne, ou alors je reste calfeutrée dans mon terrier.

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21 janvier 2009

Inédits

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Une rubrique s'ouvre enfin sur le site d'Hubert Nyssen, celle de textes inédits ou peu connus : à découvrir d'urgence, pour le plaisir.

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20 janvier 2009

Ferveur et instants de grâce

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Le matin, je pars toujours largement à l'avance,  je déteste arriver juste à l'heure pour commencer les cours. J'ai besoin de temps pour passer de la voiture aux salles de classe. C'est que dans la voiture, j'écoute et c'est une activité à laquelle j'ai du mal à renoncer ; il me faut du temps pour ranger, mettre à l'abri, les réflexions ou les rêveries suscitées par les voix qui m'ont traversée au cours du trajet pour rumination ultérieure. Ces 40 km qui me séparent du lycée chaque jour modifient quelque chose en moi, parfois le changement est presque imperceptible, d'autres fois il est plus radical, mais j'ai besoin d'ajuster mon masque, d'endosser mon rôle social et professionnel. Au retour, j'ai besoin du même temps pour l'ôter.

Ce matin, même l'embouteillage ne parvient pas à m'angoisser, je passe de France Inter à France Culture ; pendant les pauses publicitaires j'écoute le disque de Marcio Faraco resté dans le lecteur. Ce matin, Nicolas Demorand et son invité Justin Vaïsse, un historien directeur de recherche à la Brookings Institution de Washington ont prononcé le mot ferveur six fois en moins de quarante secondes au sujet de l'investiture de Barack Obama. Ce mot a longtemps fait partie de mes préférés, maintenant moins ; je vieillis ou je mûris, c'est à voir.
Sur France Culture, à 7h 25, Caroline Eliacheff se demande dans sa chronique si nous sommes capables de reconnaître la beauté, (l'intraitable beauté du monde dit-elle) n'importe où, sous n'importe quelle forme et surtout de prendre le temps de l'apprécier. Elle raconte l'histoire d'un violoniste dans le métro, et en cherchant un peu à l'aide de l'inévitable St Google, je trouve qu'il s'agit d'une expérience initiée par un journaliste du Washigton Post : le 13 janvier 2007, il place un jeune violoniste affublé d'une casquette de baseball dans une station de métro, l'Enfant Plaza à Washington DC, le matin à l'heure où tout le monde part rejoindre son travail (dans ce quartier, principalement des fonctionnaires de classe moyenne). Pendant quarante minutes le violonneux taquine Bach, Schubert, Massenet : presque personne ne s'arrête, il récolte tout de même un peu plus de trente dollars. Très peu de personnes, sur les 1100 qui sont passées, ont reconnu Joshua Bell, un des meilleurs violonistes du monde qui donnait ce concert impromptu sur un Stradivarius de quatre millions de dollars. J'aimerais croire que je me serais arrêtée pour écouter ; je suis sûre que je n'aurais pas identifié Joshua Bell, je ne le connais ni d'Eve ni d'Adam, mais j'espère que j'aurais été séduite par la musique et que j'aurais accepté d'arriver en retard à mon travail pour ce petit morceau de beauté. Hélas, j'en doute ; mais pour la plus bête des raisons : par timidité je crois. Ecouter de la musique dans un lieu de passage me gêne, j'ai l'impression d'être prise en flagrant délit d'un plaisir illicite... Oui, je le reconnais, le poids des conventions sociales pèse sur moi. C'est difficile de reconnaître et de céder à la beauté, au plaisir et au bonheur, les rares instants où l'on s'y autorise sont de fragiles instants de grâce, de petits miracles d'autant plus précieux.
En tout cas, l'article que Gene Weingarten a tiré de cette expérience, Pearls Before Breakfast, lui a valu le prix Pulitzer (si vous cliquez ici, vous pourrez le lire, c'est passionnant, et voir plusieurs extraits de la vidéo qui montre Joshua Bell et les passants).

J'écoute d'une oreille la radio, c'est le soir, j'entends que pendant six minutes, les Etats-Unis n'ont pas eu de président. Quel scénario pourrait-on imaginer pour ces minutes ?

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