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Hier soir, place de la Fontaine à Saint Martin de la Brasque, dix lecteurs entrent d'un pas calme au son du oud. La lecture commence avec un peu de retard, il faut aller chercher des chaises supplémentaires, les organisateurs n'avaient pas prévu tant de monde.
Le mistral se faufile entre les branches des platanes, en ami. La lente mélopée du oud cesse, on entend l'eau de la fontaine éclabousser son bassin. Didier Sandre nous accueille. Les lectures qui s'égrènent au long des villages de la vallée d'Aigues sont le résultats d'un stage de lecture  qu'il a conduit pour un petit groupe de comédiens, professionnels ou amateurs ; ils viennent d'un peu partout en France, ne se connaissaient pas. Ils vont nous lire Le fou d'Elsa, des extraits.
Les lecteurs se lèvent tour à tour et lisent debout à leur lutrin, ils viennent parfois à deux, trois ou quatre, les voix se répondent et les mots se posent sur l'air, planent et tournoient ; un bref instant je regarde sur le côté de la placette où Didier Sandre se tient, debout aussi, à côté du technicien du son ; il a chaussé ses lunettes, il suit ligne à ligne le texte, le lit tout bas, on le sent en apnée. A la fin de la lecture, l'oud nous tient encore un instant en suspens et quand la musique s'éteint, nous restons silencieux un instant ; les applaudissements éclatent, nourris.
Je me renseigne et j'apprends que la musique que nous entendions provient de l'album Majàz par le trio Joubran. Je m'empresse de le commander. Plus tard dans la nuit, je n'arrive pas à dormir, je feuillette Le fou d'Elsa et finis par regarder Les âmes grises, un film d'Yves Angelo avec Marina Hands et Jean-Pierre Marielle. Bien que l'histoire soit différente, l'atmosphère me fait penser à la nouvelle de Gracq, Le roi Cophetua. Le film est terrible, sombre, les personnages fascinants, en particulier le procureur Destinat interprété par Jean-Pierre Marielle, opaque, dangereux, fragile. Le sommeil fuit de plus belle.

Ce matin, petit déjeuner à nouveau sur la terrasse : les branches du rosier balancent à peine, le mistral s'est calmé après avoir secoué les volets une partie de la nuit. Une petite laine s'impose malgré tout.

Je reviens à ma colline de débris à Rome ; j'ai une image surréaliste en tête d'un empilement cyclopéen de vases abandonnés là depuis trois mille ans dardant leur oeil unique au ciel, orbite creusée d'où vont et viennent des bêtes citadines, rats, renards, où des pins ont poussé. Je ne les imagine pas en tessons brisés, réduits en poudre, retournés à leur forme initiale, la glaise d'où ils sont sortis. Cette colline, c'est le Mont Testaccio dont Stendhal parle dans ses Promenades dans Rome. Au pied de cette colline artificielle, des caves fraîches ont été creusées pour y entreposer le vin. Ce sont peut-être elles qui sont fermées par des grilles.
Ce soir, B* va rejoindre ses musiciens, Alaïs passe la nuit chez des amis et moi je continue mon itinéraire le long de la Vallée d'Aigues pour écouter les lecteurs de Didier Sandre.
En attendant, je travaille un peu.