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Hier matin, le temps de préparer le thé et de m'installer sur la terrasse, la barre de nuages qui écumait sur le Luberon s'est dissoute. L'air est tiède, un peu moite mais une brise légère s'est levée. Je travaille avant d'accompagner Alaïs à la gare routière. B* veut bien me laisser sa voiture toute la journée, il empruntera celle de nos amis en vacance, je peux ainsi aller au Paradou. J'écoute chacun des bruits, redoutant la vibration intempestive, l'orage mécanique qui m'empêcherait une nouvelle fois d'arriver à destination.

Au déjeuner, nous sommes les témoins d'une scène terrifiante : un étrange équipage atterrit en catastrophe dans un grand battement d'élytres et de stridulations sur le compotier de pêches. Un criquet maintient une cigale entre ses pattes et sa bouche foreuse fichée dans le dos de sa proie en aspire la substance  Les craquètements faiblissent. Le criquet imperturbable se nourrit et mon sang ne fait qu'un tour. Anthropomorphisme déplacé ? Il me semble que ce sont des plaintes et des lamentations que j'entends. Je prends fait et cause pour la cigale qui me semble représenter tous les opprimés de cette terre (le petit personnage de la fable de La Fontaine est si proche), et le criquet dont les frères bouffent tous mes rosiers sans vergogne, avec son allure de machine de guerre efficace et sans défaut, me remplit de rage. Plus je vois sa bouche têtue, plus je m'indigne. J'interviens. Au fond, c'est injuste, de quoi je me mêle ? Mais cette guerre microcosmique me bouleverse. J'y mets fin d'un coup de sandale. La scène n'est pas anodine, elle est cruelle. Et moi, individu de l'espèce humaine, douée d'une conscience particulière de l'univers par une extraordinaire série de hasards et qui me distingue ainsi du chat, du criquet ou de la cigale, j'interviens et modifie, de façon infinitésimale, le cours de l'histoire naturelle. Qui viendra, d'un revers de main ou d'un coup de tatane modifier le cours de mon histoire ?

Nous avons l'habitude, nous humains de nous fustiger, d'abominer ce que nous sommes, et c'est vrai, nous avons tous en nous les pulsions que je reprochais tantôt au criquet, ce besoin irrésistible de nous approprier ce qui nous environne, de l'avaler, l'ingérer, l'écraser, le conquérir. Nous sommes des animaux et une grande partie d'entre nous, tout comme le criquet, n'utilise pas son cerveau pour autre chose que satisfaire de primitifs besoins, promouvoir  sa personne, sa lignée, en aveugle. Mais tout de même, si nous sommes capables de susciter l'enfer sur terre (et, oh, par tant de moyens, du subtil à l'écrasant), ne faut-il pas résister au désespoir et reconnaître que les hasards de l'évolution ont modifié le comportement de certains parmi nous au point de vouloir lutter contre notre destin de bête, nous extraire de la Nature et entrer dans un univers régi par des lois différentes ? Nature et Culture, le débat classique.

Si j'imagine que nous sommes incapables d'aller plus loin, que nous sommes en bout de course, que les criquets parmi nous auront appuyé sur les boutons rouges des missiles ou transformé la planète si vite qu'une grande partie d'entre nous y succombera avant de nous laisser le temps d'aller plus loin vers ce divorce d'avec la nature, alors je me sens glacée, figée. Si je me dis que nous ne sommes qu'au début d'un lent processus, j'ai peur et je me sens inquiète, mais je ne me sens plus clouée sur place, je me sens pleine du désir de vivre.

Pleurer, se révolter, interroger et le ciel et la terre, c'est ce qui nous différencie de la brute qui ne fait que survivre. Lutter contre ceux d'entre nous qui ne sont pas suffisamment éloignés du criquet ou du lion et qui sont capables de trouver une bonne raison de lancer des missiles nucléaires, de torturer ou d'emprisonner. Je veux croire que de la Nature, notre environnement qui n'est qu'un vaste champ de guerre permanente, nous saurons nous préserver .

Je veux croire que les hommes qui ont réussi a dompter l'animal en eux ne se feront pas détruire par ceux qui n'imagine pas une seconde n'être que de vulgaires criquets : des enveloppes d'hommes, trompeuses, des coeurs de criquets. Je ne nie pas qu'ils soient nombreux, et qu'à l'occasion mon coeur même rétrécisse à la taille de celui du criquet. Je ne nie pas que nous courions le risque de nous entre-dévorer au lieu de modeler, oui modeler, imposer la marque de l'Homme sur la Nature (je ne veux pas parler des cicatrices que nous lui infligeons la plupart du temps, ce sont les traces de crocs, de griffes et de venin de la brute en nous).

Oui, se délivrer de l'animal tapi dans l'humain, chercher l'humain dans l'animal. Chercher toutes les portes de sortie possibles.

Je suis remplie de crainte, je suis pleine d'espoir, je marche en équilibre au-dessus du gouffre, la plupart du temps j'ai le vertige, mais je me force à ouvrir les yeux et me rassure en contemplant ceux de mes semblables qui sont de magnifiques humains et je les aime, leur voix me guide et me réconforte. Je les aime. Cela me différencie du criquet et des hommes-criquets.

Les cigales ; leur nombre exaspère. Les criquets ; leur nombre angoisse. La cigale stridule, crible le silence des siestes, la calme conversation. Le criquet dévore tout, le silence, la conversation, la cigale. Je redoute le criquet, la cigale m'agace. Je me justifie d'avoir anéanti le criquet.

160Pourquoi me reprocher de regarder au ciel, Mars, la Lune ou l'Islande ? Je ne cherche pas le désert et le dépouillement.  Non. Je lève les yeux au ciel. Là-haut, je cherche une bulle où le temps ralentisse, où le jour se prolonge infiniment. Pourquoi me reprocher de contempler le minéral, son inaccessible lenteur et de jouir de la vive rivière qui bondit sur la pierre et des graines qui germent là où tout le monde affirme que c'est impossible ?

Hier soir, rentrée très tard. Je me réveille tard. Mais j'ai une bonne longue journée devant moi - je m'en vais en voyage, ni sur la lune, ni sur Mars ni sur aucune étoile au ciel ; un voyage intérieur, voilà tout, un voyage sans bagage et sans carte, mais je ne suis pas seule à cheminer.