Verre_de_MuscadetSamedi matin, terrasse d'un café à Ste Enimie. Je commande un muscadet, une conversation nonchalante se tisse en douceur, je parle, je ris et je feuillette Libé. Mon seul problème c'est de décider si oui ou non je vais laisser le glaçon que le serveur a mis dans le vin pour le rafraîchir : boire mon mucadet bien frais ou laisser les parfums se diluer dans l'eau du glaçon fondu ?

Je m'attarde à la page 21 (w.e.monjournal) et c'est Catherine Millet qui est à la barre. Le nom retient mon attention, j'oublie la conversation pour lire une entrée concernant les corridas. Le sujet m'a toujours électrisée et si d'aventure je croise le fer avec un afficionado, je passe toujours pour une  imbécile patentée. Comment se fait-il que les arguments que je tente d'avancer paraissent toujours faibles et vains ?  Hélas, je ne suis pas irréprochable, je ne suis pas une végétalienne intégriste, dès lors mon argumentaire est voué à l'échec. Je ne mérite qu'un peu de paternalisme condescendant (même, voire surtout, de la part des femmes).
Oui la gestuelle est belle, oui les romans d'Hemingway résonnent en moi, mais non je n'arrive pas à voir de la noblesse dans la mort d'un animal,  mise en scène solaire ou pas. Si je persiste malgré le commentaire perfide concernant la cuisson de la bavette aux échalotes dans mon assiette et souligne que le spectacle qu'on fait de la mort d'une bête m'épouvante, je sens bien que je glisse du stade de l'imbécile à celui de demeurée irrécupérable.

Alors quand je lis ces lignes de Catherine Millet, je me sens  à la fois émue et réconfortée par la simplicité de l'aveu ; je peux me reconnaître dans ce qu'elle écrit :

"Je suis capable d'apprécier la beauté des bêtes, le courage et l'élégance des hommes dans l'arène, mais disons que, les fesses sur mon gradin, je reste extrêmement littérale : la mort c'est la mort. J'ai vu plusieurs fois des morts, mais en dehors des corridas, je n'ai vu qu'une seule fois mourir. Il s'agissait de mon chat âgé et malade. Il était dans son panier, les yeux grands ouverts, regardant devant lui comme celui qui cherche à l'horizon quelque chose de lointain, et je le caressais. J'ai vu ce qu'on pourrait appeler l'intensité de l'attention décroître lentement dans ses yeux comme le niveau de l'eau brillante qui baisse et laisse apparaître les parois ternes de la cuve, et j'ai compris à un moment précis que la fixité du regard n'était plus la même."

Autant vous le dire, j'ai enlevé le glaçon du muscadet et je l'ai bu cul sec.